Tillole ou pinasse: le vrai nom des bateaux traditionnels du Bassin d’Arcachon
Tillole ou pinasse : le vrai nom des bateaux traditionnels du Bassin d’Arcachon raconte une histoire de mots, de mémoire populaire et de patrimoine maritime.

Sur le Bassin d’Arcachon, tout le monde connaît les pinasses.
Ces bateaux traditionnels à fond plat font partie intégrante du paysage et de l’identité maritime locale. Leur silhouette élancée semble intemporelle, comme si le mot pinasse avait toujours désigné ces embarcations emblématiques.
Pourtant, avant son apparition dans les archives officielles, ce bateau portait un autre nom : la tillole (ou thillole).
Un mot aujourd’hui presque oublié, mais profondément enraciné dans la mémoire maritime du Bassin.
Alors, tillole ou pinasse ?
Le nom le plus ancien, celui employé pendant des siècles par les habitants, était tillole, bien avant que pinasse ne s’impose dans les documents administratifs, les règlements et le langage institutionnel.
Cet article retrace l’histoire de ces deux termes afin de comprendre comment les mots façonnent les mémoires et comment un bateau peut changer de nom… sans jamais changer d’âme.
🟨 Le mot « tillole » : une mémoire maritime populaire
Un nom ancien, transmis oralement
Bien avant l’usage officiel du mot pinasse, les habitants du Bassin d’Arcachon utilisaient le terme tillole pour désigner leurs bateaux traditionnels.
Ce vocabulaire appartenait au langage vernaculaire, transmis oralement entre générations de pêcheurs, d’ostréiculteurs et de familles du littoral.
Une présence sur tout le golfe de Gascogne
Le mot tillole ne se limite pas au Bassin. On le retrouve :
- sur l’Adour
- à Bayonne
- plus largement sur la côte sud-ouest atlantique
Cette diffusion suggère un terme partagé par plusieurs communautés confrontées aux mêmes contraintes de navigation côtière et lagunaire.
Une vitalité attestée jusqu’au début du XXᵉ siècle
Au début du XXᵉ siècle, le mot tillole est encore couramment utilisé. Contrairement à ce que l’on croit souvent aujourd’hui sur le Bassin d’Arcachon, il ne désigne pas uniquement des embarcations à voile ou à rames : à cette époque, on parle aussi de tilloles motorisées.

Ainsi, dès les premières années du XXᵉ siècle, la presse locale mentionne sans ambiguïté des « tilloles à moteur » ou des « tilloles à pétrole », montrant que le terme tillole conserve alors un sens générique, indépendamment du mode de propulsion. La motorisation ne s’accompagne donc pas, dans un premier temps, d’un changement systématique de vocabulaire.

En 1909, un rapport de la Station zoologique d’Arcachon associe explicitement les termes tillole et pinasse, signe d’une transition en cours mais encore loin d’être stabilisée.

De même, le chantier naval Dubourdieu, fondé en 1800 par Louis Dubourdieu, continue d’employer le mot tillole dans ses livres de comptes jusqu’aux environs de 1920.

Ce n’est que progressivement, au cours de cette période de normalisation, que les usages se spécialisent : tillole tend alors à désigner plus fréquemment les modèles à voile ou à rames, tandis que les embarcations motorisées sont de plus en plus qualifiées de pinasses. Cette distinction n’est toutefois ni originelle ni immédiate, mais le résultat d’un glissement administratif et professionnel. Après les années 1920, le terme pinasse s’impose définitivement pour l’ensemble des constructions, effaçant peu à peu la richesse sémantique antérieure du mot tillole.
🟩 Une étymologie incertaine, mais révélatrice
L’origine du mot tillole reste discutée, mais plusieurs filiations linguistiques sont envisagées :
- tilla (Galice)
- tille (Bretagne)
- tilja (vieux norrois), signifiant planche
Les dictionnaires anciens confirment l’ancienneté du terme :
En 1783 et 1795, l’Encyclopedie Méthodique, cite des petits bateaux sans quille ni gouvernail.


En 1836, le Nouveau Vocabulaire de la langue française, associe tillole à tillote.

En 1869, le Dictionnaire du patois Saintongeais, fait référence au tillac.

🌍 Le mot « pinasse » : un terme voyageur
Bien avant son adoption définitive sur le Bassin d’Arcachon, le mot pinasse circule dans toute l’Europe maritime.
Une diffusion européenne
Étymologiquement, le terme pinasse dérive du mot pin, qui désigne les conifères du genre Pinus. Ce bois, largement répandu dans l’hémisphère nord, a été abondamment utilisé dans la construction navale. Le lien étroit entre le matériau et l’embarcation a ainsi favorisé la diffusion du terme pinasse au sein de plusieurs traditions maritimes européennes.

Des sources écrites attestent de l’existence de pinasses en Espagne et en Angleterre dès le XIIIᵉ siècle. Au XVIᵉ siècle, on en trouve mention dans la région de Bayonne ainsi que dans la flotte de Philippe II d’Espagne : il s’agit alors d’embarcations à poupe carrée, gréées de trois mâts.
En 1626, le cardinal Richelieu fait construire trente pinasses à Bayonne afin de porter secours à l’île de Ré, alors attaquée par les Anglais.

Ces navires sont représentés par Jacques Callot dans une série d’estampes consacrées au siège de La Rochelle. Au XVIIᵉ siècle, certaines de ces pinasses de commerce transatlantique, toujours à trois mâts, font escale dans le port de Bordeaux.
Une adaptation coloniale
En Afrique de l’Ouest (Niger, Mali, Côte d’Ivoire, Gabon), le terme pinasse désigne couramment de longues pirogues fluviales motorisées. Cet usage lexical, vraisemblablement hérité de la période coloniale, recouvre en réalité des embarcations traditionnelles aux appellations locales variées. Utilisées principalement pour le transport de passagers, elles font malheureusement régulièrement la une de l’actualité en raison d’accidents récurrents.

Dans la littérature
Le terme apparaît dans Robinson Crusoé (1719), où l’embarcation de sauvetage est une pinnace, ainsi que dans Le Robinson suisse de Johann David Wyss (1812).
🟦 L’imposition du mot « pinasse » sur le Bassin d’Arcachon
1553 : première mention officielle
Le mot pinasse apparaît pour la première fois dans une minute notariale de La Teste-de-Buch en 1553.
Il désigne des bateaux utilisés pour la pêche, la collecte d’huîtres sauvages et le transport local.
1604 : intégration réglementaire
A nouveau, en 1604, on retrouve le terme pinasse dans une transaction entre le Captal de Buch et les habitants. Dans cet acte passé devant de Chadirac, notaire royal à Bordeaux, le 25 janvier, le duc d’Epernon, agissant « comme vrai seigneur propriétaire » de la forêt, accorde « à tous les habitants, le droit de couper, sans en demander permission, tout le bois nécessaire pour faire des avirons, mâts, ganchots, tostes de pinasse et bateaux »,
1708 : description technique
Enfin, en 1708, le cartographe Claude Masse livre ce qui est sans doute la première description précise d’une pinasse. Dans le mémoire accompagnant sa carte du Bassin d’Arcachon, il s’intéresse aux embarcations locales et note l’existence de petits bateaux que les habitants appellent “pinasses”: « Les pinasses qui servent à faire la pêche dans la baye d’Arcasson sont faites de la forme d’une navette… »
🟥 Un glissement linguistique révélateur
Le passage de tillole à pinasse illustre :
- le basculement d’un vocabulaire populaire vers un langage administratif
- la disparition progressive du mot tillole des documents écrits
Fait révélateur : le mot pinasse n’apparaît dans la presse locale qu’en 1882 (L’Avenir d’Arcachon).
🟪 Conclusion : des mots pour préserver une mémoire
En définitive, ce que l’on appelle aujourd’hui pinasse s’appelait autrefois tillole.
Ce nom, populaire et profondément enraciné dans la vie maritime locale, a peu à peu été remplacé par pinasse, un terme plus institutionnel et standardisé, porté par les actes, les cartes et les règlements.
Le “vrai nom” historique de ces bateaux du Bassin d’Arcachon, c’est donc tillole.
Redonner voix au mot tillole, c’est raviver une mémoire vivante du Bassin d’Arcachon — celle des gens d’ici, de leurs gestes, et de leur langue.
Sources et liens:
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k58299345/f356.item.r=tilloles.zoom
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k58307072/f475.item.r=tillole
https://bassin-arcachon-patrimoine-naval-plaisance.fr/2023/06/12/le-bois-de-nos-pinasses/
https://www.shaapb.fr/wp-content/uploads/2023/09/Bulletin-n°-191-pages.pdf
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k54299984/f2.image.r=pinasse?rk=21459;2
https://www.facebook.com/groups/HTBArcachon/posts/1732824694097507/
https://www.gasconha.com/locs/spip.php?page=nomnormat&id_nomnormat=13549
http://occiton.free.fr/dictionnaires/gascon/gascon.php
file:///Users/claudinebusca/Downloads/sue_jean_bart_et_louis_14_4_6.html
https://boutique.louvre.fr/fr/product/23341-le-siege-de-la-rochelle-en-1627-1628-jacques-callot.htm
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k56729463.r=pinasse?rk=42918;4#
https://1886.u-bordeaux-montaigne.fr/files/original/9a3635e9ba8a240e52b96ff472e51f190b6eb848.pdf
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k61582675/f2.item.r=tillole.zoom
Notice pour l’emploi de la compagnie de bateaux blindés du Génie, n° 2046/3.5, Commandement supérieur des Troupes françaises en Extrême-Orient, 26 septembre 1947, Service historique de la Défense, Vincennes.
Dictionnaire d’Histoire maritime, Paris, éditions Robert Laffont, coll. « Bouquins », 2002 de Michel Vergé-Franceschi
Le vieux norrois (ou norrǿnt mál, à l’origine des langues scandinaves actuelles) correspond aux premières attestations écrites de la langue scandinave médiévale(langue germaniques septentrionale). (wikipedia)