L’origine de la pinasse du Bassin d’Arcachon

L’origine de la pinasse du Bassin d’Arcachon

14 janvier 2026 0 Par Claudine Busca

Cet article explore l’origine de la pinasse du Bassin d’Arcachon, bien avant sa première mention écrite, en remontant aux racines historiques et territoriales de cette embarcation emblématique.

L'origine de la pinasse du Bassin d'Arcachon
L’origine de la pinasse du Bassin d’Arcachon

Aux racines d’une navigation façonnée par la lagune

Avant d’être un mot inscrit dans un acte notarié, avant même de devenir une forme de bateau clairement identifiée, la pinasse du Bassin d’Arcachon est avant tout le résultat d’un long dialogue entre les hommes et un territoire singulier.
Un territoire instable, mouvant, contraignant, où l’eau n’a jamais été une frontière mais un chemin, parfois sûr, parfois périlleux, toujours nécessaire.

L’histoire de la pinasse ne commence donc pas en 1553, date de sa première apparition dans les archives. Elle s’enracine bien plus profondément, dans une continuité presque invisible de pratiques de navigation adaptées aux faibles profondeurs, aux marées intérieures, aux chenaux changeants et à la proximité d’un océan tantôt ouvert, tantôt fermé.

Pour comprendre l’origine de la pinasse du Bassin d’Arcachon, il faut remonter dans le temps, bien au-delà de sa seule forme. Il s’agit d’explorer l’évolution du paysage – notamment la formation progressive du bassin d’Arcachon –, de retracer l’installation des populations sur ce territoire, et d’examiner les savoir-faire nés du croisement des cultures et des usages. C’est tout cet héritage qui a rendu la pinasse possible.

Avant le Bassin : les premières présences humaines et le rapport à l’eau

Aux périodes paléolithiques, entre -300 000 et -10 000 ans avant notre ère, le Bassin d’Arcachon n’existe pas encore. Le niveau marin est alors beaucoup plus bas qu’aujourd’hui, et le littoral se situe plusieurs dizaines de kilomètres plus à l’ouest.

Le territoire qui deviendra le Bassin est une vaste plaine continentale, parcourue de cours d’eau et couverte de forêts.

L'Aquitaine au dernier maximum glaciaire Source: acclimatera.fr
L’Aquitaine au dernier maximum glaciaire Source: acclimatera.fr

Dès le paléolithique il existe des traces de passages humains, nous nous intéresserons dans cet article au Sud-Ouest aquitain.

Ils sont des homos sapiens (nos ancêtres directs) répartis en groupes de chasseurs-cueilleurs et se déplaçant au rythme des saisons, suivant le gibier et les ressources naturelles. L’eau structure déjà leurs itinéraires, leurs haltes et leurs zones d’occupation, même si la navigation reste encore rudimentaire.

Homos sapiens
Homos sapiens

Le Mésolithique et les prémices d’une navigation locale

À partir du Mésolithique (-10 000 à -6 000), une transformation progressive s’amorce. Les groupes humains amorcent les premières formes de sédentarisation saisonnière. Les vestiges découverts sur le site du Betey à Andernos, notamment des pointes de flèches, en témoignent. Les zones humides, les bords des cours d’eau et les marges littorales deviennent alors des espaces privilégiés d’occupation temporaire.

Ce nouveau rapport à l’eau favorise l’émergence de déplacements réguliers par voie aquatique. Si l’embarcation ne constitue pas encore un outil véritablement spécialisé, la nécessité de circuler sur l’eau s’impose peu à peu comme une évidence dans un environnement en profonde évolution.

Le Néolithique : naissance de la lagune et ancrage des communautés

À partir de -6 000 ans avant notre ère, l’entrée dans l’Holocène (1) marque une transformation majeure du paysage. Le climat se réchauffe durablement, les glaces fondent et le niveau marin remonte.
Les vallées sont progressivement envahies par la mer, donnant naissance à une lagune littorale en formation, ancêtre du Bassin d’Arcachon.

Le Néolithique est une période clé pendant laquelle, les hommes, jusque là « prédateurs » deviennent « producteurs ». Les vestiges néolithiques découverts à Lanton, Andernos, Audenge et à l’Île aux Oiseaux, montre une installation durable des populations. Elles fondent alors, des communautés établies. Des groupes développent l’agriculture et l’élevage aux alentours de Mios et Salles. D’autres exploitent les ressources halieutiques abondantes sur le rivage. La navigation devient alors un outil quotidien, indispensable à la vie économique et sociale.

L’âge du Bronze : pirogues et maîtrise des milieux aquatiques

À l’âge du Bronze (-2200 à -800), l’occupation humaine du territoire se consolide. Les marges de la lagune et les zones humides sont durablement intégrées aux modes de vie.

Les pirogues monoxyles, taillées dans un seul tronc, découvertes notamment dans le lac de Sanguinet, constituent un témoignage archéologique majeur.
Elles révèlent une véritable maîtrise des déplacements par voie d’eau : pêche, transport, échanges locaux.

La pirogue n°20 est la plus ancienne découverte dans le lac de Sanguinet. La datation par la méthode Carbone 14 la place à l’âge du Bronze moyen. Source: Le musé du lac de Sanguinet
La pirogue n°20 est la plus ancienne découverte dans le lac de Sanguinet. La datation par la méthode Carbone 14 la place à l’âge du Bronze moyen. Source: Le musé du lac de Sanguinet

Ces embarcations à fond plat, simples mais efficaces, posent les bases techniques d’une navigation intérieure adaptée à des eaux peu profondes et changeantes — une logique qui traversera les siècles.

L’âge du Fer : continuités et influences celtiques

A l’âge du Fer (-500 à – 52av. J.-C), le bassin d’Arcachon continue doucement à évoluer vers sa forme actuelle.

L'évolution morphologique récente du Bassin d'Arcachon. Thèse 3e cycle, Bordeaux. 1-102. François Manaud
L’évolution morphologique récente du Bassin d’Arcachon. Thèse 3e cycle, Bordeaux. 1-102. François Manaud


L’arrivée en Gaulle des peuples celtiques provoque un nouveau bouleversement. Cette période est marquée par l’installation progressive des Bituriges Vivisques, seul peuple Celte attesté par les sources antiques, notamment Strabon et Pline l’Ancien.

Représentation possible des Bituriges Vivisques,Reconstitution  assistée par IA
Représentation possible des Bituriges Vivisques, Reconstitution assistée par IA

Installés autour de Burdigala, ils étendent leur influence vers la Leyre et les marges lagunaires. Ils maîtrisent la navigation intérieure, exploitent les ressources halieutiques et développent l’extraction du sel, comme en témoignent les poêles à sel datées d’environ 700 av. J.-C. (cuves d’eau salée que l’on fait évaporer à la chaleur).

Les Cempses venus de Hollande du nord laissent également des traces à Biganos et à Mios. Les plus connus, bien que pas réellement attesté par les textes anciens, sont les Boïens. Un flou persiste car sont nommés uniquement les Boïates à cette époque. Les Boîens ne seront cités que bien plus tard dans des sources médiévales.

Notons que, loin d’être un bouleversement, cette période correspond à un enrichissement culturel et technique, où savoir-faire locaux et apports extérieurs se mêlent durablement.

Cartographie des sites archéologiques de l'âge du Fer (cercles rouges) et de l'Epoque romaine (cercles verts) Source: acclimatera.fr
Cartographie des sites archéologiques de l’âge du Fer (cercles rouges) et de l’Epoque romaine (cercles verts) Source: acclimatera.fr

L’époque gallo-romaine : structuration des échanges

Après la conquête romaine, le territoire est intégré aux réseaux de l’Empire.
Sans devenir un centre urbain majeur, l’espace lagunaire joue un rôle d’interface entre arrière-pays, littoral et voies commerciales.

Des axes terrestres secondaires complètent les circulations d’eau. L’Itinéraire d’Antonin mentionne une voie littorale reliant Burdigala à Asturica Augusta, passant notamment par Boïos (Biganos) et Losa (Sanguinet).

la voie romaine littoral joignant Bordeaux à Dax
La voie romaine littoral joignant Bordeaux à Dax. Source: olivierboisseau.com

Des sites comme Andernos attestent d’une occupation durable et romanisée. Les embarcations restent adaptées au milieu : fond plat, faible tirant d’eau, maniabilité dans les chenaux.

Le Moyen Âge : une identité maritime se forge

Après la chute de l’Empire romain en 476, le pouvoir central s’efface. Dans ce territoire de forêts, de marais et de chenaux mouvants, la voie d’eau s’impose plus que jamais comme le principal axe de circulation.

Alors, le Pays de Buch se structure autour de grandes seigneuries, dont le Captalat de Buch.
Les Captaux organisent et contrôlent les usages du littoral : pêche, navigation, exploitation du pin maritime.

Le prieuré de Comprian,Reconstitution artistique assistée par IA
Le prieuré de Comprian, Reconstitution artistique assistée par IA

Le prieuré de Comprian, près de Biganos, devient un acteur économique majeur. Ses tuiles et briques, produites grâce à l’argile locale, sont certainement transportées par bateau à fond plat à travers les chenaux du Bassin.
Ainsi, cette complémentarité entre pouvoir seigneurial et économie monastique structure durablement l’espace lagunaire.

La forêt usagère : le socle matériel de la pinasse

Après la guerre de Cent Ans, la baillette de 1468 accorde aux habitants le droit d’utiliser gratuitement le bois des forêts pour la construction de leurs embarcations et leurs maisons.
Du XVe au XVIIIᵉ siècle, la forêt usagère de La Teste devient le principal réservoir de bois du Bassin.

Alors, cette ressource, le bois et la braie, associées à des siècles de pratiques nautiques, créent les conditions matérielles de l’émergence d’une embarcation locale spécifique.

1553 : le mot “pinasse” entre dans les archives

1553, première mention du mot "pinasse" à La Teste de Buch ,Document généré  par IA
1553, première mention du mot « pinasse » à La Teste de Buch, Document généré par IA

En 1553, le terme pinasse apparaît pour la première fois dans un acte notarié à La Teste-de-Buch.
Il ne marque pas une invention, mais une reconnaissance écrite d’une réalité déjà ancienne.

La pinasse n’est pas une rupture dans l’histoire maritime du Bassin.
Elle en est l’aboutiement logique.

La pinasse, héritière d’un territoire

La pinasse du Bass’ à réfléchir)in d’Arcachon est moins l’origine d’une histoire que son héritière.
Elle incarne la mémoire d’un territoire façonné par l’eau, où les hommes ont appris, siècle après siècle, à observer, s’adapter et transmettre.

Ainsi, comprendre ses origines, c’est comprendre le Bassin lui-même :
un paysage vivant, contraignant, jamais figé, qui a imposé sa loi aux formes, aux usages et aux savoir-faire.

C’est dans cette longue continuité que s’inscrit la pinasse, non comme une invention isolée, mais comme l’expression la plus aboutie d’une navigation patiemment construite.

Sources et liens:

https://bassin-arcachon-patrimoine-naval-plaisance.fr/2024/08/21/nos-pinasses-aux-dardanelles

https://www.facebook.com/arcanavigation

https://www.shaapb.fr/wp-content/uploads/2023/09/SHAA_036_opt.pdf

https://journals.openedition.org/quaternaire/7269

https://essentiels.bnf.fr/fr/image/de56a7c0-35fd-4bc3-a3d1-26527fb963e9-reconstitution-planisphere-la-geographie-al-idrisi

https://www.persee.fr/doc/acths_0000-0001_2002_act_124_10_5958

https://www.acclimaterra.fr/uploads/2015/10/chapitre-2.pdf

https://archimer.ifremer.fr/doc/00081/19254/17019.pdf

https://www.persee.fr/doc/aquit_0758-9670_2006_num_22_1_1145

https://www.musee-lac-sanguinet.fr/thematiques/l-homme-l-archeologie-le-milieu/un-ensemble-unique-en-france-de-40-pirogues-magnifiquement-bien-conservees

https://www.persee.fr/doc/bsnaf_0081-1181_1980_num_1977_1_8552

https://www.archeolandes.com/documents/arcachon_fer.htm

https://www.archeolandes.com/cral/articles.php?pg=art14

https://www.shaapb.fr/presence-romaine-autour-du-bassin

https://books.openedition.org/artehis/18211?lang=fr

,https://bassin-arcachon-patrimoine-naval-plaisance.fr/2023/06/12/le-bois-de-nos-pinasses/

(1) L’Holocène constitue une période interglaciaire, c’est-à-dire une phase séparant deux glaciations au cours de laquelle les températures sont plus tempérées.